La guerre 1914-1918 dans la mémoire de l’est de la France en mai 1940

La mémoire de la barbarie de l’invasion de 1914 et de l’occupation a poussé les gens à fuir au plus vite l’avance allemande en 1940

Citation de Serge BONNET, Dominicain, Directeur de recherche au CNRS :

« Durant la guerre de 1914, prisonniers de guerre et internés civils vont connaître un régime qui, par bien des aspects, annonce le système concentrationnaire. Beaucoup de ceux qui aujourd’hui, écrivent et se targuent de penser, l’ignorent ou feignent de l’ignorer. Des familles, beaucoup plus que l’histoire enseignée, conservent pourtant le souvenir :

  • Des horreurs de l’invasion. Il y a eu des dizaines « d’Oradour » en Belgique et en Lorraine en 1914.
  • Des conditions de vie en zone occupée. Ces conditions de vie de 1914 à 1918 expliquent en grande partie l’exode de 1940. Très curieusement, les historiens ne parlent jamais ou presque de cette mémoire collective et de ses conséquences.
  • Des déportations en Allemagne et des camps pour civils, en France occupée de 1914 à 1918. Les nazis ont été moins novateurs qu’on ne l’a dit et écrit. Il suffit de lire le livre-bilan de Marcel SAVART, Quarante ans après, martyrologue de la zone envahie, massacres et déportations ( Nancy – 1959- 2° édition – 183 pages).

Sur la vie des prisonniers en Allemagne pendant la première guerre mondiale, des centaines de livres ont été publiés. Ces témoignages ne semblent pas avoir empêché une formidable volonté d’amnésie collective. Seul un oubli conscient et organisé sur les camps de 1914 à 1918 peut expliquer les surprises indignées soulevées par des camps allemands de 1938 à 1945 estimés sans précédent.
Il est tout aussi frappant de constater que les camps allemands (jugés sans lendemains comme sans précédents) ont davantage caché qu’aidé à voir d’autres camps encore plus meurtriers. Ces camps se sont multipliés à travers le monde depuis la seconde guerre mondiale. Le livre sur les camps en Chine de Pasqualini a encore eu moins d’échos durables que le livre de Kravchenko sur les camps russes paru en 1947.

Pour nous en tenir à la France, comment expliquer ce refus de prendre connaissance des faits relatifs aux captifs de 1914-1918, alors que les documents les plus circonstanciés s’accumulaient ? Les causes sont multiples. Il y a eu le besoin de ne pas savoir pour éviter d’être dérangé. Il y a eu l’or allemand sous la République de Weimar et après, achetant à un moment ou à un autre la presse parisienne. Par les archives allemandes, grecques, espagnoles… nous savons maintenant que la majorité des journaux quotidiens parisiens entre les deux guerres ont « touché », à un moment ou à un autre, de l’argent étranger. Il y a eu aussi ce qu’on peut appeler le phénomène de l’étranger imaginaire. Il joue à toutes les époques en faveur d’un ou de plusieurs pays et se traduit par des phases alternées d’anglophobie et d’anglomanie, de germanophilie et d’antigermanisme, etc…
…Seuls ceux qui connaissent les horreurs de la guerre savent le prix de la paix. »

NB : Ce qui est souligné l’a été par l’auteur. Ce qui est en gras l’est par nos soins.


L’invasion de 1914 : MARTYROLOGUE de la population frontalière

« 95 % des Français ignorent totalement ce que fut ce martyrologue d’août 1914 …. Pourquoi avoir passé sous silence, en 1914-1918, les localités martyres, les multiples Oradour, tel Audun le Roman,Longuyon, Rouvres, Nomény, Gerbéviller, Fresnois la Montagne ,Margny ,etc… »

….« Les troupes assassinaient, pillaient et incendiaient sur ordres supérieurs. »…. « Des officiers suppléaient parfois les hommes hésitants et assassinaient eux-mêmes femmes et enfants »…….« ce fut le déchaînement brutal de toutes les violences : la fusillade, l’égorgement, le viol, l’incendie, le pillage effréné. Ce fut la fureur de la curée, telle que la voulait l’autorité suprême allemande pour terroriser l’adversaire et le contraindre à implorer la paix. »

La majorité des faits se sont produits entre le 20 et le 26 août 1914. Une commission d’enquête a étudié ces faits dont le triste bilan concerne cent localités de l’Est : 7000 immeubles incendiés – 4600 fusillés et massacrés.

Des faits ignorés de beaucoup ! En voici une liste non exhaustive…

  • LONGUYON
    Le 24 août : Immeubles incendiés – tirs sur les civils dans la rue, dans les maisons, dans les caves. Blessés jetés dans les flammes – 213 immeubles brûlés – 156 civils assassinés ou brûlés vifs. A la ferme de Moncel, des blessés (30 ou 40) sont traînés dans la cour, recouverts de paille et brûlés vifs. Hameau de Noërs incendié et tous ses habitants massacrés ( 14). Bâtiment des Frères incendié avec tous ceux qui s’y trouvaient : 21 personnes. Seuls rescapés, quelques personnes qui se sont cachées dans les jardins.
  • FRESNOIS la Montagne
    23 août : village totalement incendié (102 maisons) et tous les habitants présents massacrés (68 personnes).
  • ROUVRES
    24 août 1914 – village incendié, les habitants qui fuient sont abattus ou rejetés dans les flammes ; les autres sont tués à bout portant, hachés à coups de sabre ( femmes éventrées, hommes décapités).
  • MARGNY
    Combats entre les troupes du grand duc Albrecht de Wurtemberg et une division d’infanterie coloniale française autour de Neufchâteau en Belgique le 23 août. Le 25, les troupes allemandes refluent sur Margny-Herbeuval. 18 personnes sont arrêtées et parquées dans un pré. Le 26, arrestation de tous les habitants restés au village ; 50 sont enfermés dans l’église, 16 hommes rejoignent les 18 arrêtés, 17 sont conduits dans la filature de Sainte Marie près de Margut, le reste est parqué en divers endroits sous bonne garde. Tous les habitants doivent être exécutés : 430 personnes ! Elles attendent pendant 36 h pendant que le village est incendié. Finalement le grand duc au château d’Orval décide de fusiller 1/10 de la population soit 43 personnes : les 34 parquées ( 16 + 18) sont abattues . 9 autres sont amenées et abattues. Un rescapé a échappé au coup de grâce.
  • JARNY
    25 août 1914 : 40 personnes assassinées entre le 10 et le 26 août. 22 immeubles incendiés dont l’église.
  • BAZAILLES
    Village incendié – hommes rassemblés, parqués et fusillés : 25 Un bébé est étranglé dans son berceau par un soldat.
  • FILLIERES
    Village incendié – civils présents tués
  • MONT SAINT MARTIN
    Localité incendiée – habitants massacrés : 16 personnes
  • REHON
    village incendié – 22 personnes fusillées
  • CHENIÈRES
    Village incendié (100 maisons) 25 personnes fusillées, dont femmes et enfants
  • CUTRY
    Village incendié – 7 hommes fusillés, les mains liées derrière le dos. Femmes et jeunes filles rassemblées dans une maison et violentées par la troupe sous la menace de baïonnettes
  • LANDRES
    Assassinats- viols -incendies
  • SAINT PANCRÉ
    Village incendié – civils abattus ou arrosées de pétrole et brûlés vives
  • GORCY
    Civils rencontrés tués à l’arme blanche : sabre et lance
  • DONCOURT
    Village incendié – toutes les personnes restées au pays assassinées
  • AUDUN le Roman
    21 août : incendie de tous les immeubles avec des pastilles incendiaires et des torches : 400 maisons détruites. Tout civil rencontré est abattu : 14 personnes. 200 fuient vers Étain – 150 sont évacuées vers Crusnes par un officier allemand parlant le français.
  • GERBEVILLER
    24 août 1914 : 475 maisons incendiés – 64 personnes massacrées certaines(15) affreusement mutilées.
  • NOMENY
    22 août 1914 : 75 habitants assassinés en quelques heures.
  • SOMMEILLES
    Incendies massacres viols décapitation
  • TRIAUCOURT
    Incendies massacres viols
  • CLERMONT en Argonne
    226 maisons incendiées – pillage

Extrait de : QUARANTE ANS APRES
par Marcel SAVART S G de la confédération des déportés – internés et victimes civiles Guerre de 1914-1918 – Imprimerie Grandville NANCY 1958
Préface de Me Émile FOURNIER Conseiller Général de Meurthe et Moselle – ex Conseiller de la République – rapporteur des statuts Déportés au Sénat

Même phénomène en Belgique, pays neutre :

  • ARLON
    13 août 1914 : mise à sac de 100 maisons – amende de 100 000 F – prise d’otages
  • FREYLANGE
    Incendié
  • ETHE
    Du 22 au 24 août 1914 : Incendié (300 maisons) – 277 habitants fusillés
  • TINTIGNY
    22 août 1914 : incendie – massacres

Extrait de 1914 : LA CAVALERIE ALLEMANDE EN GAUME- Jean-Claude DELHEZ

Qui peut croire un instant que vingt ans plus tard, en mai 1940, ces horribles forfaits étaient oubliés ? La lecture de ce document permet de mieux comprendre la rapidité de l’exode des populations belges et du nord-est en mai 40,…exode qui a donné lieu à tant de remarques fielleuses !