Quand au printemps 1941 je vins enquêter dans ce pays, je le trouvai un des plus pitoyables de cette région massacrée. D'ailleurs, depuis Le Chesne jusqu'à Stonne, tous les villages étaient mutilés et déserts. L'herbe commençait à pousser dans les couloirs des maisons. Des loques, restants de rideaux, flottaient parfois encore aux fenêtres ; un portait était accroché au mur, une couronne de mariée sur la cheminée, des débris de mobiliers demeurés suspendus dans des maisons dont la façade écroulée livrait l'intimité... Aux Grandes Armoises, je me demandais vraiment à qui j'allais pouvoir m'adresser pour obtenir des renseignements sur l'avion POTEZ 63 que des rapports de gendarmerie m'avaient signalé abattu, lorsque je vis un homme, à l'air rustique, qui fumait sa pipe, assis sur une marche de sa maison récemment réparée.... - Vous tombez bien, je suis le maire allemand, me répondit-il... Le maire voulut bien nous accompagner pour aller examiner en forêt l'avion abattu. Il siffla son chien, roula quelques sacs vides, les passa en bandoulière sur son dos. De son pas de sanglier ardennais, il avançait rapidement sans s'occuper de nous. Il faisait chaud. Nous nous essoufflions à grimper les côtes, à ramper sous des branches, à nous agripper aux pierres, à franchir des ruisseaux. Nous glissions ; nos mains et nos visages étaient déchirés, nos genoux écorchés par des chutes fréquentes... Enfin, l'avion écrasé nous apparut : c'était un bimoteur anglais, immatriculé K-9343. Pas de sépultures dans le voisinage. -Y'a pas de tombes, y'a jamais de tombes par ici ; on va chercher les morts, dit le maire. Il écartait les branches et regardait le sol ; il remuait des ferrailles et des amas de feuilles... - venez voir, en v'là un de vos aviateurs ! Le cadavre était là, couché. Il n'était plus qu'un squelette, miraculeusement respecté par les sangliers l'hiver et auquel adhéraient encore quelques morceaux d'uniforme de la R A F. Vainement, je cherchais une pièce d'identité. Enfin, je trouvais une carte aéronautique, à demi calcinée,...... dans le coin gauche, en bas, la signature MOSELEY. Je recueillais pieusement cette carte, pensant qu'en des temps plus humains, je pourrais transmettre à une famille en deuil cet inestimable trésor. M le maire déroulait un sac,... y enfermait le cadavre et le fixait sur son dos. Il avait l'habitude d'aller chercher les morts ainsi, ou de les ramener dans sa brouette. Au fait, il avait raison : dans ce coin de forêt difficilement accessible, il ne pouvait être question d'apporter un cercueil : on avait déjà tant de mal à se tenir debout.... Nous vîmes M le Maire scier des planches pour faire une boîte. Seul alors au service de nos pauvres morts, il devait tout faire : les découvrir, les ramener, leur préparer un cercueil, creuser leur fosse... Au printemps 1941 je vins enquêter dans ce pays, un des plus pitoyables de cette région massacrée. Depuis Le Chesne jusqu'à Stonne, tous les villages étaient mutilés et déserts. L'herbe commençait à pousser dans les couloirs des maisons. Des loques, restants de rideaux, flottaient parfois encore aux fenêtres ; un portait était accroché au mur, une couronne de mariée sur la cheminée, des débris de mobiliers demeurés suspendus dans des maisons dont la façade écroulée livrait l'intimité... Je me demandais vraiment à qui j'allais pouvoir m'adresser pour obtenir des renseignements sur l'avion POTEZ 63 que des rapports de gendarmerie m'avaient signalé abattu, lorsque je vis un homme, à l'air rustique, qui fumait sa pipe, assis sur une marche de sa maison récemment réparée.... - Vous tombez bien, je suis le maire allemand, me dit-il... Le maire voulut bien nous accompagner pour aller examiner en forêt l'avion abattu. Il siffla son chien, roula quelques sacs vides, les passa en bandoulière sur son dos. De son pas de sanglier ardennais, il avançait rapidement sans s'occuper de nous. Il faisait chaud.. Enfin, l'avion écrasé nous apparut : c'était un bimoteur anglais, immatriculé K-9343. Pas de sépultures dans le voisinage. -Y'a pas de tombes, y'a jamais de tombes par ici ; on va chercher les morts, dit le maire. Il écartait les branches et regardait le sol ; il remuait des ferrailles et des amas de feuilles... - venez voir, en v'là un de vos aviateurs ! Le cadavre était là, couché. Il n'était plus qu'un squelette, miraculeusement respecté par les sangliers l'hiver et auquel adhéraient encore quelques morceaux d'uniforme de la R A F. Vainement, je cherchai une pièce d'identité. Enfin, je trouvai une carte aéronautique, à demi calcinée,...... dans le coin gauche, en bas, la signature MOSELEY. M. le maire déroulait un sac,... y enfermait le cadavre et le fixait sur son dos. Il avait l'habitude d'aller chercher les morts ainsi, ou de les ramener dans sa brouette. Au fait, il avait raison : dans ce coin de forêt difficilement accessible, il ne pouvait être question d'apporter un cercueil : on avait déjà tant de mal à se tenir debout.... (Revenus au village), nous vîmes M le Maire scier des planches pour faire une boîte. Seul alors au service de nos pauvres morts, il devait tout faire : les découvrir, les ramener, leur préparer un cercueil, creuser leur fosse... |
J'atteins le PC vers 10 h.... le bombardement s'intensifie. Je sors du PC. Une vague de bombardiers lourds descend du Nord en formation serrée. Elle vire à angle droit au-dessus de Donchery et remonte la Meuse en fonçant droit sur nous. Les premières torpilles tombent au-delà de la route de Vouziers ; les suivantes sur Frénois, puis sur le Bois du Maire . Ce ne sont plus seulement des calibres moyens, mais aussi des 500 et 1000 Kg . Les sifflements et les éclatements se rapprochent. Ils atteignent le thalweg que nous surplombons... ils sont sur nous ! chacun tend le dos, haletant, mâchoires serrées ; le terre tremble, semble se disloquer : 5 minutes terribles, les premières, que bien d'autres suivront... une 2 ème vague arrive. Ce n'est que le début d'un bombardement méthodique que nous allons subir SIX heures durant ; aucun objectif ne semble particulièrement visé ; c'est toute la position qui est systématiquement pilonnée. Le fracas des explosions maintenant domine tout.... Bruit hallucinant de la torpille dont le sifflement grossit, s'approche, se prolonge ; on se sent personnellement visé ; on attend les muscles raidis ; l'éclatement est une délivrance. Mais un autre, deux autres, dix autres... Les sifflements s'entrecroisent en un lacis sans déchirure ; les explosions se fondent en un bruit de tonnerre indiscontinu. Lorsqu'un instant son intensité diminue, on entend les respirations haletantes. Nous sommes là, immobiles, silencieux, le dos courbé, tassés sur nous-mêmes, la bouche ouverte pour ne pas avoir le tympan crevé. L'abri oscille. Les secousses font jouer les rondins qui laissent couler un peu de terre par leurs interstices. Les bombes sont de tous les calibres. Les petites sont lâchées par paquet. Les grosses ne sifflent pas : en tombant, elles imitent à s'y méprendre le grondement d'un train qui s'approche. Par deux fois, j'ai de véritables hallucinations auditives : je suis dans une gare, un train arrive ; le fracas de l'explosion secoue ma torpeur et me ramène brutalement à la réalité. Les Stukas se joignent aux bombardiers lourds. Le bruit de sirène de l'avion qui pique vrille l'oreille et met les nerfs à nu. Il vous prend envie de hurler.... 20 minutes d'accalmie vers 14 h... Une nouvelle vague arrive. Et le bombardement reprend et se prolonge deux heures encore, deux heures durant lesquelles nous restons là, affalés sur les bancs ou à même le sol, de plus en plus hébétés, de plus en plus enfoncés dans notre torpeur. Toutes les lignes téléphoniques sont coupées maintenant. Plus rien n'existe, hors notre peur et l'univers sonore des éclatements. Vers 16 h, le bombardement diminue d'intensité. Les explosions s'espacent, s'individualisent. Les gros porteurs cèdent à peu près complètement le ciel aux Stukas. Au pilonnage régulier succède l'attaque de points précis ; mais ce sont les arrières surtout qui sont visés : Bulson, Chémery, Noyers, Cheveuges, pour autant qu'on puisse en juger. Nous nous levons péniblement et sortons du PC. J'ai l'impression de m'éveiller d'un rêve mais de ne pas parvenir malgré mes efforts surhumains, à retrouver une pleine conscience. Je suis à moitié sourd : j'entends comme à travers des épaisseurs d'eau qui étouffent les sons. J'atteins le PC vers 10 h..... Une vague de bombardiers lourds descend du Nord en formation serrée. Elle vire à angle droit au-dessus de Donchery et remonte la Meuse en fonçant droit sur nous. Les premières torpilles tombent au-delà de la route de Vouziers ; les suivantes sur Frénois, puis sur le Bois du Maire . Ce ne sont plus seulement des calibres moyens, mais aussi des 500 et 1000 Kg . Les sifflements et les éclatements se rapprochent.... ils sont sur nous ! chacun tend le dos, haletant, mâchoires serrées ; le terre tremble, semble se disloquer : 5 minutes terribles, les premières, que bien d'autres suivront... une 2 ème vague arrive. Ce n'est que le début d'un bombardement méthodique que nous allons subir SIX heures durant ; aucun objectif ne semble particulièrement visé ; c'est toute la position qui est systématiquement pilonnée. Le fracas des explosions maintenant domine tout.... Bruit hallucinant de la torpille dont le sifflement grossit, s'approche, se prolonge ; on se sent personnellement visé ; on attend les muscles raidis ; l'éclatement est une délivrance. Mais un autre, deux autres, dix autres...; les explosions se fondent en un bruit de tonnerre indiscontinu. Les bombes sont de tous les calibres. Les petites sont lâchées par paquet. Les grosses ne sifflent pas : en tombant, elles imitent à s'y méprendre le grondement d'un train qui s'approche. Par deux fois, j'ai de véritables hallucinations auditives : je suis dans une gare, un train arrive ; le fracas de l'explosion secoue ma torpeur et me ramène brutalement à la réalité. Les Stukas se joignent aux bombardiers lourds. Le bruit de sirène de l'avion qui pique vrille l'oreille et met les nerfs à nu. Il vous prend envie de hurler.... 20 minutes d'accalmie vers 14 h... Une nouvelle vague arrive. Et le bombardement reprend et se prolonge deux heures encore, deux heures durant lesquelles nous restons là, affalés sur les bancs ou à même le sol, de plus en plus hébétés, de plus en plus enfoncés dans notre torpeur. Plus rien n'existe, hors notre peur et l'univers sonore des éclatements. Je suis à moitié sourd : j'entends comme à travers des épaisseurs d'eau qui étouffent les sons. Plus rien n'existe, hors notre peur et l'univers sonore des éclatements... |
Le II/79 doit repérer les positions de l'ennemi. Le matin, LA BESACE est l'enjeu de violents combats, puis à 13 h arrive l'ordre d'attaquer le Mont Damion. C'est un jour magnifique. Le soleil inonde la campagne... Nous, la 6° Cie, nous avons à sécuriser le flanc gauche. Nous progressons dans un petit vallon.....voilà que cela commence : ratsch ! bumm ! bumm ! bumm ! tout le monde avance par petits bonds. Nous atteignons la route.... une petite pause pour respirer...L'artillerie ennemie tire derrière nous, dans le vallon...Le capitaine fait signe de poursuivre. ..un bois se trouve 50 m plus loin. Attention ! tireurs dans les arbres ! crie un chef de section. Nous bondissons dans le bois en essayant de nous camoufler. Patsch ! patsch ! cela vient des tireurs dans les arbres.. On ne les voit pas, on ne distingue aucun départ de coup. Un obus éclate.. chacun cherche instinctivement à se protéger. L'attaque s'arrête. L'ennemi s'est installé dans la bande de forêt derrière nous et tire sur nous de derrière. Aucun secours ne peut nous parvenir. Nous sommes encerclés. Et les hommes de la compagnie voisine gisent presque tous morts sur le pré. Derrière nous, La Besace est en feu. Nous retenons les camarades qui veulent s'enfuir. Les pertes sont effrayantes ! Et c'est la même chose au III/79 ! C'est un horrible baptême du feu !
Le II/79 vient de Raucourt, avance le matin sur LA BESACE , enjeu de violents combats, puis à 13 h reçoit l'ordre d'attaquer le Mont Damion. C'est un jour magnifique, ensoleillé. La 6° Cie qui sécurise le flanc gauche progresse dans un petit vallon.....voilà que cela commence : ratsch ! bumm ! bumm ! bumm ! tout le monde avance par petits bonds. Nous atteignons la route.... une petite pause pour respirer...L'artillerie ennemie tire derrière nous, dans le vallon...Le capitaine fait signe de poursuivre. ..un bois se trouve 50 m plus loin. Patsch ! patsch ! cela vient des tireurs dans les arbres.. On ne les voit pas, on ne distingue aucun départ de coup. Un obus éclate.. chacun cherche instinctivement à se protéger. En avant ! D'un bond, nous sortons du bois et nous nous collons au sol ! devant nous, c'est l'enfer ! les obus éclatent, les mitrailleuses crépitent... Et les obus pleuvent et les balles sifflent à nouveau...Ici un cri ; là-bas, un qui se plie : ils s'effondrent... pauvres camarades ! Debout ! en avant ! pas 3 ou 5 m , non ! 40, 50 m ! Les mitrailleuses ennemies crépitent plus fort...Debout, agenouillés ou allongés, nous répliquons. En un temps record, la 1 ère vague atteint la route au pied du Mont Damion. Maintenant l'enfer est déchaîné ! et nous n'avons aucun abri ! Venant des bâtiments d'une ferme devant nous et de la forêt à gauche, tombant des arbres, cela siffle de partout. Nous faisons feu de toutes nos armes. Devant moi, deux braves camarades s'effondrent. Un tir d'artillerie anéantit les servants d'un mortier. Partout des cris : Brancardiers ! au secours ! Nous en avons la chair de poule. Est-ce qu'un seul en sortira vivant ?. Mais où trouver un abri ? Sur cet espace découvert, nous sommes livrés à l'ennemi sans défense.. Enfin notre artillerie entre en jeu. Nous allons pouvoir respirer ; elle bat les lisières de la forêt. Mais que se passe-t-il ? après chaque impact, des appels puissants, déchirants et prolongés : « Brancardiers ! Camarades, au secours ! à l'aide ! » Des gémissements...Notre cœur éclate presque. La sueur sort par tous les pores de notre peau. Les tirs ennemis redoublent. Les brancardiers récupèrent les blessés au milieu de ces tirs. Wumm ! c'est un obus qui tombe près de nous. Un casque s'élève à la verticale. Mon dieu, est-ce notre fin ? L'attaque s'est arrêtée. L'ennemi s'est installé dans la bande de forêt derrière nous. Aucun secours ne peut plus nous parvenir. Nous sommes encerclés. Et les hommes de la compagnie voisine gisent presque tous morts sur le pré. Derrière nous, La Besace est en feu. Il nous faut retenir les camarades qui veulent s'enfuir. Les pertes sont effrayantes ! Et c'est la même chose au 3 ème bataillon! C'est un horrible baptême du feu ! |